Le grand public a découvert Aurélie Muller un triste jour d’août 2016 aux Jeux Olympiques de Rio. Le rêve d’une médaille puis la disqualification. Et un terrible cri. Puis la nécessité de se reconstruire et d’avancer. Car Aurélie ne cessera jamais d’avancer. Une race de champion hors norme. Alors pour repartir de l’avant, elle se fixe un défi complètement fou. Devant les caméras d’Intérieur Sport, l’émission culte de Canal+, elle part pour l’Argentine et la course mythique de Santa Fé. Un marathon aquatique de 57km. Plus de 9 heures de nage pour refaire surface. Le résultat : « La chica del rio », un reportage fascinant.

Humble et travailleuse acharnée, Aurélie Muller va enfin pouvoir montrer au monde entier qu’elle est bien là. Les Championnats du Monde de Budapest en Juillet 2017 seront le théâtre de son triomphe. Un succès total avec l’or sur le 10km et surtout la victoire de toute l’équipe de france d’eau libre avec la médaille d’or obtenue pour le relai mixte sur 5km. La France est sur le toit du monde de la nage en eau libre. Aurélie a croqué ses adversaires avec un grand sourire, comme d’habitude.

Préparez le popcorn et votre bonnet de bain. Entretien fleuve avec une vraie championne.

Aurélie Muller sur le podium avec sa médaille d’or de championne du monde du 10km.

Grounds : Tout d’abord, félicitations pour Budapest et cette razia de médailles. Est-ce que tu t’attendais à un tel niveau de performance de ta part ou ça reste une belle surprise ?

Aurélie Muller : On peut parler de très belle surprise. Après les Jeux Olympiques de Rio, mon objectif n’était pas les Championnats du Monde. C’était plutôt de rebondir après ce que j’avais vécu. Ces Championnats étaient très loin pour moi. Mais une fois qualifiée, je n’y allais pas pour faire de la figuration. Sans forcément m’attendre à autant de succès.

G. : La France a découvert ton nom après les J.O de Rio. Sans revenir sur cette injustice qui a touché tous les passionnés de sport, n’est-ce pas particulier pour toi d’avoir fait connaître la natation en eau libre de cette manière ?

A.M : Si, c’est forcément un peu particulier. J’aurais aimé que les gens me connaissent autrement. Mais l’histoire a décidé de s’écrire comme ça. Donc à la fois heureusement et malheureusement pour moi car ce n’est pas très joyeux. Le coup de projecteur a été mis sur ma discipline et les gens me reconnaissent grâce à ça.

G. : La natation française connaît un virage spectaculaire. Les stars n’étaient plus dans les bassins de Budapest mais bien dans le lac de Balaton, ça doit être une vraie récompense pour la team eau libre ? Plus personnellement, comment vis-tu cette nouvelle notoriété ?

A.M : C’est une récompense pour tous les nageurs mais aussi pour tout le staff qui travaille avec nous. L’impact est grand car en équipe de France, nous avons diverses personnalités qui arrivent des 4 coins de la France. Du coup, ça résonne dans les départements, dans les régions et ça ne touche pas uniquement les membres de la Team France mais aussi tous les gens qui pratiquent la discipline. L’intérêt médiatique, les interviews, les passages télé, c’est un bonus mais aussi une grande satisfaction.

Ma vie au quotidien n’a pas vraiment changé mais maintenant les gens me reconnaissent dans la rue, demandent des photos et des autographes. Ça fait sourire et c’est avant tout un plaisir.

G. : Quelles sont les raisons qui t’ont amené à faire de l’eau libre ? Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ta discipline ?

A.M : En 2006, je commence à vraiment exploser dans les bassins avec les premiers résultats sur 800m et 1500m. J’étais déjà une nageuse de longue distance avec le rêve de participer aux Jeux Olympiques. Mais les qualifications sur 800 étaient bouchées et le 1500 n’était pas au programme des Jeux. Du coup, j’ai essayé un 5km en eau libre et j’ai tout de suite adhéré. Et puis les choses sont allées très vite car l’année suivante je me qualifie pour les Championnats du Monde puis pour les J.O en 2008.

J’aime l’aspect nature. Mais aussi le fait que chaque course soit différente. On est obligé de s’adapter à l’environnement avec beaucoup de facteurs à prendre en compte comme la température, les vagues ou le courant. Je suis une personne simple qui aime la liberté. C’est mon espace de liberté en fait.

G. : Pas trop difficile pour le coup de passer tes journées dans un bassin ?

A.M : Si, mais j’y suis bien obligée car on a besoin de repères chronométriques. C’est obligatoire. Ces repères sont impossibles à avoir en milieu naturel. En plus, c’est rarement les mêmes conditions que lors des compétitions. C’est plus lors de stages que nous pouvons faire des séances en mer.

G. : L’entraînement d’un nageur peut sembler répétitif et exigeant. Comment arrives-tu à rendre ça plus ludique ?

A.M : C’est vrai que c’est un sport un peu ingrat et routinier par moment. On passe nos journées à tourner dans un bassin. Il faut être un peu taré pour faire ça. Mais les nageurs en eau libre ont une faculté à rester concentrés sur leurs objectifs tout en étant capable de s’évader. Je travaille comme ça. J’ai beaucoup d’automatismes et je sais que l’année avant les Jeux de Rio, mes pensées se concentraient sur tout ce qui pouvait arriver le jour J. Je me mets en situation de course lors des entraînements. On se fait le film.

Un nageur d’eau libre est très réfléchi. Il doit être en avance et analyser ce qui va se passer. Il faut toujours une longueur d’avance. On doit beaucoup réfléchir.

G. : En pleine préparation pour les Mondiaux, à quoi ressemble une journée type d’entraînement ?

A.M : Quand la charge de travail est grande je me lève vers 6h30 pour être dans l’eau à 7h30. Le premier entraînement va se terminer à 10h. Ensuite je prends un temps de repos. Puis j’enchaîne sur de la préparation physique/musculation en début d’après-midi. Et enfin un deuxième entraînement de 15h à 18h environ. Quand on augmente la charge de travail je peux nager entre 14 et 20 km par jour.

G. : Est-ce que tu travailles encore ta technique de nage ?

A.M : Il y a des automatismes bien entendu. Chacun nous avons des techniques de nage assez bonnes, mais oui je travaille encore ma technique. Ce sont surtout des petits ajustements et des légères corrections. Le but est d’éliminer le plus possible ce que l’on appelle la résistance à l’avancement.

G. : Existe-il une grande différence de préparation physique entre les nageurs de bassin et ceux d’eau libre ?

A.M : En eau libre finalement, il y a de la place pour tous les physiques. Marc-Antoine Olivier et moi sommes plus longilignes mais il y a des physiques plus costauds qui réussissent aussi. La véritable différence se fait sur les distances parcourues à l’entraînement. Nous devons pouvoir tenir les kilomètres. Donc un gros travail sur l’endurance mais peu de musculation finalement. Les nageurs de 800 et 1500 font à peu près la même préparation que nous.

Aurélie en compagnie de Stéphane Lecat, le patron de la Team France Eau libre.

G. : Après le marathon de Santa Fé, on te voit complètement vidée et à bout de force. Comment se passe la phase de récupération après un tel effort ?

A.M : C’est une histoire de ressenti. Après cette course, je me sentais bien avec un léger décrassage le lendemain. Puis je suis rentrée en France pour 5/6 jours de repos. Puis j’ai recommencé à nager comme si de rien n’était mais mon corps n’a pas suivi. Je suis tombée malade durant 2 semaines. Mentalement ça allait très bien mais mon corps avait un message assez clair à me faire passer. Un petit rappel pour me rappeler que je n’étais pas surhumaine.

G. : Les quelques jours avant Santa Fé, quel est le sentiment qui dominait chez toi ? L’excitation ou la peur ?

A.M : Les deux. Moi je n’avais pas spécialement peur car j’avais déjà vécu le pire. Donc j’avais assez de détachement sur ce qui pouvait venir après. Finalement la course de Santa Fé est arrivée plus comme un défi personnel avec pour objectif de la terminer. Mais aussi surexcitée de pouvoir enfin découvrir une course mythique dont Stéphane Lecat m’avait beaucoup parlé. (Stéphane Lecat a gagné la course de Santa Fé 4 fois).

Avant de m’engager dans ce défi, je ne pensais pas être capable de nager aussi longtemps. Et puis, je me suis simplement dis que je n’avais pas grand chose à perdre. J’ai vécu une aventure formidable. La refaire ? Je ne sais pas car maintenant je connais l’ampleur de l’effort. Mais si je m’aligne à nouveau je viserai la victoire c’est sûr (Elle a fini troisième féminines).

G. : Avec le relai, on a vraiment senti un esprit de groupe fort. Le plaisir de la victoire était-il différent ou la joie est toujours la même ?

A.M : C’était vraiment différent. J’ai même plus montré ma joie après la victoire en relai qu’après mon succès sur le 10km. Le relai mixte c’était une nouveauté pour les Championnats du Monde. L’ambiance autour de cette course était très prenante. Avec Marc-Antoine et moi en « têtes d’affiche » mais surtout deux jeunes avec nous. Le fait de gagner avec eux montre que notre discipline est en forme et que tout fonctionne bien.

Une émotion de dingue après une semaine déjà bien lancée. On était attendu. Avec la victoire au relai, on montre et on confirme la force de tout un pays. On gagne avec une belle équipe. Le message que nous envoyons est fort.

G. : Dans cette équipe, avec ton expérience et ton palmarès, sens-tu que tu as un rôle de leader ?

A.M : Je ne me mets pas vraiment dans le rôle d’un leader. Nous sommes une équipe et finalement tout le monde est capitaine. Chacun à un temps pour faire passer son message. Je suis plus là pour donner des conseils aux jeunes et leur donner des solutions grâce à mon expérience.

Le relai mixte français décroche l’or sur 5km. De g. à d. : Marc-Antoine Olivier, Logan Fontaine, Aurélie Muller et Océane Cassignol.

G. : Tu es entraînée par Philippe Lucas et Stéphane Lecat dirige l’équipe de France d’eau libre. Ce sont des fortes personnalités, est-ce indispensable dans un sport aussi dur et exigeant ?

A.M : Pour moi c’est indispensable car sans l’un des deux ce serait plus compliqué. Finalement par leur tempérament il me facilite tout. Avec Philippe Lucas, tu travailles le mental tous les jours quand il te propose des séances d’entraînement très lourdes. Philippe te propose des situations que personne d’autre ne peut proposer. Il sent les choses et il est capable de s’adapter si je vais moins bien. Mais il te pousse dans tes derniers retranchements tout le temps.

G. : Les médias renvoient l’image d’un entraîneur dur. Comment est-il dans sa relation avec les sportifs ?

A.M : C’est quelqu’un de dur oui. Mais il est humain. Il adore ses nageurs et les écoute beaucoup. Il est comme ça car il est exigeant avec lui même avant tout. C’est un entraîneur hors pair. Avec Stéphane, ils sont finalement très complémentaires car Philippe ne vient pas de l’eau libre. Chacun amène quelque chose avec une communication fluide entre eux.

En plus, j’ai aussi des personnes qui travaillent plus dans l’ombre mais qui sont aussi importantes pour moi et mon développement de sportive.

G. : Dans ta préparation pour une compétition, quelle place prend l’aspect mental ? Et comment ?

A.M : Je fais un peu de méditation car je réagis beaucoup aux émotions. Donc quand je suis pas bien pendant quelques jours ou que j’ai des doutes, je vais en faire. Mais ça reste ponctuel car je fais confiance au travail que j’effectue au quotidien avec Philippe. Et si j’ai besoin d’un appui, je peux travailler avec une préparatrice mentale qui est là.

G. : Comment trouves-tu les ressources pour passer le cap de la douleur et de l’épuisement sur les très longues distances ?

A.M : C’est un travail mental. Quand je suis dans un moment compliqué d’une course, j’évite de me mettre dans un cercle négatif. L’idée c’est d’avoir des pensées positives et se rassurer. Je suis dans l’adaptation permanente afin de rester dans un cercle positif. En eau libre, il faut accepter les moments plus durs car il y en a dans chaque course. Pour les 10km des Championnats du Monde, le premier kilomètre je ne suis pas bien du tout et pourtant je passe une bouée et après je pars.

Quand j’arrive à une compétition, je suis bien préparé. Donc j’essaie de me dire qu’il n’y a pas de raison que les événements tournent mal. Cette capacité à positiver je l’ai toujours eu en moi, mais j’en ai pris vraiment conscience ces deux dernières années avec Stéphane Lecat qui nous fait travailler les habilités mentales (tests réalisés sur 10km à l’INSEP). J’arrive à rester bien concentrée sur ce que je fais tout en étant relâchée.

Philippe Lucas, son entraîneur.

G. : Est-ce que tes entraîneurs se sont servis de l’expérience de Rio pour obtenir un bonus de motivation avant ces Mondiaux ?

A.M : Pas du tout ! Tout le monde l’a en mémoire mais même pour moi ce n’était pas nécessaire. Je n’y ai pas pensé. L’objectif était de retrouver une compétition internationale en faisant une année très différente. On voulait savoir ce que je pouvais faire en travaillant complètement différemment. Avec la course de Santa Fé où je ne savais pas du tout ce que je valais. Et mon autre défi, retrouver la compétition à Abu Dhabi (elle remporte l’étape de Coupe du Monde sur 10km).

G. : Ta préparation mentale et ton approche de la compétition a-t-elle changé depuis Rio ?

A.M : Oui. C’est différent. J’arrive avec beaucoup plus de recul et la volonté de ressentir le plaisir du moment. Et pourtant l’épisode Rio restera gravé en moi. Mais j’ai appris à faire confiance à tout le travail fourni en amont. Après il y a forcément une petite part de « revanche » en moi. Quand j’arrive sur le ponton j’ai envie de montrer que je suis la meilleure.

G. : La Team France pourra compter sur toi pour les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 ?

A.M : Bien sûr ! Mais après il faut bien gérer les trois ans qui arrivent, ne pas se blesser et surtout se qualifier aux Championnats du Monde en 2019. Je compte bien y aller et ramener une médaille. Cette olympiade c’est un challenge pour moi car je connais le chemin. Mais le risque c’est de vite se lasser. Avec une année qui s’annonce radicalement différente car je reprends mes études à Montpellier et je ne vais nager qu’une fois par jour.

G. : Une fois le bonnet raccroché, comment tu prépares ton après-carrière ?

A.M : Toujours proche du sport. Je rentre en BTS Diététique. J’aime beaucoup ce qui touche à l’hygiène de vie et la nutrition. Un atout aussi pour ma préparation aux J.O de Tokyo.

G. : Dans l’esprit de l’aventure et du voyage, as-tu une destination de rêve à faire absolument ?

A.M : En fait j’aimerais faire un tour du monde. Comment ? Je ne sais pas encore. Mais simplement profiter des pays que je visite. Pouvoir découvrir une culture et un peuple. Car en compétition, on ne voit pas grand chose finalement. On reste quelques jours et on repart. C’est très frustrant. J’aimerais presque pouvoir refaire tous les pays de mes compétitions mais en prenant le temps de m’imprégner de chaque pays. Sauf le Brésil !

LE PALMARÈS D’AURÉLIE MULLER

    • 2006 : Médaille d’Or aux Championnats du Monde juniors sur 1500m (en bassin)

    • 2006 : Médaille d’Or aux Championnats d’Europe juniors sur 400m (en bassin)

    • 2011 : Médaille d’Argent aux Championnats du Monde sur 5km (eau libre)

    • 2015 : Médaille d’Or aux Championnats du Monde sur 10km (eau libre)

    • 2016 : Médaille d’Or aux Championnats d’Europe sur 10km (eau libre)

    • 2017 : Médaille d’Argent aux Championnats du Monde sur 5km (eau libre)

    • 2017 : Médaille d’Or aux Championnats du Monde sur 10km (eau libre)

    • 2017 : Médaille d’Or aux Championnats du Monde sur le relai mixte 5km (eau libre).

    • 2018 à 2020 : Aurélie a encore de la place sur sa cheminée !