Nous avons récemment fait la connaissance du travail de Céline Meunier aka MC Binoculars. Coup de foudre immédiat pour son travail. Il y a un grain, une vraie touche personnelle dans ses clichés. Chacune de ses photos nous transportent et nous racontent une histoire. C’est suffisamment rare pour nous donner envie de parler de sa dernière aventure. Céline se nourrit à travers ses voyages, ses rencontres et les cultures qu’elle découvre. Pour se ressourcer, elle est partie pour le bout du monde pour vivre une véritable aventure outdoor. Elle nous embarque avec elle pour le Kirghizistan. Coincé entre le Kazakhstan et la Chine, ce petit pays d’Asie Centrale offre des décors grandioses.

Après un voyage sans fin, et des milliers de kilomètres mangés à toute vitesse pour arriver à l’heure au point de rencontre fixé avec notre guide, enfin, nous étions sur le dos des chevaux qui seraient nos compagnons de fortunes pour les prochains jours. Pour Ralph, c’était une grande première ! Il n’était jamais monté à cheval auparavant. Mes souvenirs étaient lointains et s’achevaient par une chute et un bras cassé. Nous étions donc tous les deux un peu anxieux à l’idée de se reposer sur ces bêtes, mais très vites nous nous y sommes attachés et leur avons fait une totale confiance : ces chevaux trapus connaissaient leur route par-cœur, et d’ailleurs paraissaient plus occupés de brouter de l’herbe à la volée que de notre présence sur leur dos.

Quand je me suis assise sur la selle et que mon cheval commença à s’élancer son pas lent dans un espace qui semblait déjà sans fin, j’ai été assaillie d’une grande fatigue, comme si je n’avais pas dormi depuis des siècles. La pression de la traversée s’apaisait et enfin commençait le voyage.

J’avais voulu partir au Kirghizistan pour marquer la fin d’une année éprouvante, en tourner la page dans un espace où je n’aurais pas à ingurgiter une somme culturelle faramineuse qui me ferait rentrée fatiguée de vacances. Je voulais faire un voyage dans un lieu où je n’aurais pas peur de louper des évènements ou des opportunités, pas peur de manquer l’essentiel.

MC BINOCULARS : UNE PHOTO, UNE HISTOIRE

D’ailleurs il me semble qu’un voyage n’est pas seulement le temps passé sur un lieu. Il y a évidemment la préparation, source de fantasmes. Mais j’aime l’après. La mémoire se floute, et elle donne lieu à une amplification du voyage comme expérience. Il s’agit de construire une mythologie personnelle, qui fera de chaque voyage un événement unique, quelle qu’en soit la banalité au fonds.

Avoir l’opportunité de passer de longues périodes dans un lieu définit, ou être dépourvu de toute référence d’interprétation d’un lieu me donne l’impression d’espace, d’une opportunité de voyager plus fort presque.

Là à 4000m d’altitude, je ne pouvais percevoir aucun des bruits qui constituent mon quotidien d’individu urbanisé. Les sons étaient en nombre limités, mais pour autant le silence n’était pas vide. J’avais le sentiment d’une présence absente. Comme si le son n’était pas l’expression d’un temps qui passe, mais d’un espace qui se manifeste. Il indiquait un mouvement, confirmait ou annonçait une présence, témoignait de la densité de cette terre.

LE KIRGHIZISTAN À DOS DE CHEVAL : IMMERSION TOTALE

Les bourrasques du vent nous ont accompagnées jusqu’à un orage, qui nous garderait frigorifiés et tremblant jusqu’à la nuit. Une fois ou deux, nous avons croisé le chemin d’une bande de chevaux semi-sauvages, élancés à toute allure dans une vallée brumeuses qui s’assombrissait à la mesure de leur pas. Quelques heures plus tôt elle était sans doute d’un vert éclatant, mais la nuit cheminait vers nous à présent. Avec les occasionnels oiseaux de proies, ils furent notre seule compagnie. Nous étions dans le royaume de l’espace, où la terre avait sa vie propre, indifférente à nous et notre passage, dont les traces étaient effacées à mesure que nous progressions. Nous étions déjà oubliés. Notre présence ne comptait que pour nous.

Le Kirghizistan n’était pas un choix instinctif, mais j’avais l’œil sur l’Asie centrale depuis un moment. J’avais une curiosité pour les populations qui y vivent en nomades. Ils maintiennent un mode de vie millénaire, et son aussi un des dernières incarnations de cette façon d’exister qui constitua la normalité de peuples entiers qui se sédentarisèrent à mesure qu’ils émigrèrent vers l’Ouest.

Dans la montagne il est facile de présupposer que l’on est seul. Mais avec un peu d’attention, en plissant les yeux, on pourrait apercevoir la toile déperlante blanche d’une yourte. Elles sont l’habitat traditionnel kirghize. Parfois, nous nous arrêtions à l’une d’entre elles, pour reposer nos fessiers douloureux, mais surtout manger un brin et laisser nos chevaux reprendre leur souffle. Après tout c’est eux qui faisaient le gros du travail ! Ces arrêts étaient de formidables occasions de saisir des bribes de la routine locale.

Chaque fois, nous étions gâtés de la spécialité du jour, soit le plan quotidien des nomades. Parmi les mets, le thé noir et le kaymak (une sorte de crème) étaient les traces constantes du fil rouge tracé par l’Histoire depuis les tréfonds de l’Asie centrale jusqu’aux rives de la Méditerranée. Les femmes s’attachaient aux tâches de la yourte, et ne mangeaient qu’après que nous, les invités et les hommes, ayons terminés notre repas. Tout était fait maison, sur le pouce.

Le soir, nous avions la grande joie d’être hébergés par des familles kirghizes. Nous mangions à leur table, rions un peu, et dormions les uns à côté des autres. La yourte est une pièce à tout faire : cuisine, salon, pouponnière, dortoir, il n’y a de limite qu’aux habitudes. Elle est montée et démontée à mesure que les familles se déplacent, à la suite des changements et caprices de saisons.

Au départ nous étions tous un peu timides, et il était difficile de lire les traits et expressions de Kirghizes. Je n’étais jamais certaine de les ennuyer ou de les gêner. Après quelque temps et grâce à leur patience, nous avons échangé quelques mots de mon turc contre leur kirghize, et la conversation devenait plus chaleureuse à mesure que nous témoignons notre intérêt pour leur famille et leur mode de vie.

MC BINOCULARS AU KIRGHIZISTAN, L’AVENTURE OUTDOOR

J’ai été particulièrement touchée par deux de ces familles. La première était composée d’un couple de jeunes gens d’une petite vingtaine d’années, de leur jeune bébé, du père et du jeune frère du marié. C’était la toute première fois qu’ils accueillaient des étrangers sous leur toit, et on pouvait sentir qu’ils étaient mal-à-l’aise. Peut-être grâce à notre faible différence d’âge, nous avons rapidement brisé la glace.

Ils étaient à peine plus jeunes que moi, et pourtant nos vies sont si différentes. Ils étaient mariés depuis un peu plus d’un an et demi, et avaient une petite fille de 8 mois. Tous les deux étaient grands et forts, dotés de traits discrets, et les pommettes roses. J’étais tout à fait impressionnée par leur choix de s’installer là, en pleine montagne, dans une vie nomade, et d’élever une famille dans des conditions aussi difficiles. Ils nous ont expliqué que beaucoup de jeunes de leur âge préfèrent s’installer en ville, mais qu’ils avaient décidé de ne pas le faire. Leur force de caractère et l’assurance dans leur choix forçaient l’admiration. Ils avaient embrassé des responsabilités qui incombent en général à des personnes d’un âge beaucoup plus avancé ici.

Notre dernier jour fut passé sur les rives du lac Son Kul, le « dernier lac », dans la yourte d’une dame âgée. Son mari était décédé et elle élevait seule ses nombreux enfants. Bien qu’elle ne l’ait pas exprimé ainsi, j’ai eu le sentiment que l’ordre familial traditionnel avait été bouleversé. Elle était manifestement devenue le chef de cette famille.

Ses plus jeunes garçons avaient la charge des tâches de maison : balayer, chauffer, récolter le lait des troupeaux et le transformer etc. Elle s’asseyait et mangeait avec nous à chaque repas, parfois accompagnée du garçon le plus âgé, le plus jeune nous servait. Il venait ensuite seulement s’asseoir à table pour prendre sa collation une fois que nous avions terminé notre repas, et elle terminait le sien pendant qu’il se sustentait. Cette organisation m’a semblée peu conventionnelle, ou du moins très différente de tout ce que nous avions pu voir jusqu’alors.

Au matin, après le petit déjeuner, nous avons exploré les alentours. A notre retour vers les yourtes, la mère de famille était introuvable. Un peu après, Ralph l’a aperçue sortant d’une yourte un peu plus loin. Elle était avec une autre dame, et commencèrent à se diriger vers une seconde yourte en papotant. J’ai imaginé qu’il s’agissait de leur petite routine à elles.

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